DOSSIER HEBDO 8 : Le transport informel de marchandise en Afrique, une émergence des véhicules deux et trois roues

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    Le transport informel est une réalité bien apparente des pays Africains. Les images des groupes de rickshawet mototaxi, se frayant un chemin sur les routes congestionnées des mégapoles d’Afrique sont désormais bien connues. Au-delà de ces images « folkloriques », ces modes de transport jouent souvent un rôle central dans la mobilité des marchandises. Ce dossier a donc pour objectifs de mettre en lumière les facteurs ayant mené à l’émergence de ces modes et les rôles qu’ils jouent dans la mobilité en milieu urbain dans les pays africains. Il sera également question de l’évolution que connaissent ces modes de transport.

     

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    L’expansion des transports informels de marchandises a débuté en Afrique au cours des années 1980 et 1990. La croissance des villes africaines depuis le milieu du XXe siècle en est un des principaux facteurs explicatifs. Cette importante croissance urbaine, conjuguée à un manque de moyens des États, fait en sorte que les villes se développent souvent de manière non planifiée, avec des conséquences importantes sur le transport et la mobilité : réseaux de rues et de ruelles étroites, routes non pavées ou mal entretenues, hiérarchie routière inadéquate, manque d’infrastructures autoroutières majeures, peu d’infrastructures destinées aux transports actifs. Dans ce contexte, il est tout à fait légitime que les transports dits « informels » s’emparent du vide laissé par les transports publics, et proposent par ailleurs un service adapté aux bourses des catégories sociales modestes.C’est le cas du transport routier qui est dominé à 70 % voire 90 % des cas, par le secteur informel sur le continent.

     

    Ainsi, depuis les années 2000, pour répondre aux besoins de plus en plus croissants du transport de marchandises, l’on assiste à l’émergence de certains modes informels de transport de marchandises de faibles capacités dans les villes africaines. Ils prennent, de plus en plus, des formes de véhicules à deux ou à trois roues motorisées ayant pour seule limite l’imagination de leurs propriétaires. Ils opèrent partout où il existe des besoins en mobilité (autant en milieu urbain que rural) et, même si ces modes sont souvent encadrés par une réglementation, celle-ci est généralement peu respectée, ni appliquée. Ces modes de transport, qui n’obéissent pas à des itinéraires et des horaires réguliers, sont prisés par les populations africaines depuis quelques années, en raison de leur rapidité, leur utilisation pratique, et leurs moindres coûts.

     

    De nouveaux modes de transports de marchandises en constante évolution dans les villes africaines

    Les mototaxis en Afrique: du transport de personnes aux marchandises

     

    Apparu véritablement en Afrique au milieu des années 1980 pour faire face à la crise du transport public dans les villes africaines, les motos-taxis connaissent ces trois dernières décennies un essor  fulgurant. La présence des motos-taxis est attestée dans plus de la moitié des villes d’Afrique sub-saharienne de plus de 100 000 habitants. C’est le cas des villes ouest-africaines du Nigeria, Bénin, Togo, Ghana et plus récemment en Côte d’Ivoire, de l’Afrique Centrale (Cameroun, Centrafrique, Tchad), mais également de l’Afrique de l’Est (Ouganda, Kenya, Rwanda) ou Australe (Angola). Utilisé à l’origine pour le transport de personnes, ce mode sert de plus en plus au transport de marchandises. Du point de vue de la satisfaction des besoins de déplacement, les mototaxis proposent un service de mobilité individualisé, proche du “porte à porte” jusque dans des zones peu accessibles.

     

    Kenyan News

    Le véhicule à trois roues, un mode de transport de marchandises de plus en plus privilégié en Afrique

    Présents dans plusieurs villes des pays africains: Égypte, Ouganda, Soudan du Sud, Nigeria, Éthiopie, Congo, Kenya, Angola, Tanzanie, l'Afrique du Sud. Ouganda, Côte d’Ivoire, etc., les tricycles sont depuis le début des années 2000, les nouveaux maitres du secteur de transport de marchandises en Afrique.

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    Ouagadougou (Burkina Faso), la capitale des engins à deux roues est en passe de devenir celle des tricycles. Ces engins, appelés taxi-motos, moto-bagages, taxi-bagages, dotés de porte-bagages, sont les nouveaux maîtres de la circulation à Ouagadougou. Ces taxi-bagages sont devenus même incontournables. Ils ont supplées les taxis traditionnels dans le transport des bagages pour lequel ils se consacrent. Les commerçants sont ceux qui tirent le plus d’avantages de ces  engins qu’ils préfèrent pour le transport de leurs marchandises. A l’instar de Ouagadougou, ces engins à trois roues circulent depuis peu dans plusieurs villes africaines et sont de plus en plus nombreux. En Côte d’Ivoire, ce business est florissant et peu réglementé. Les "motos-bagages" ont pris le relais des colporteurs qui se servaient de leur charrette pour transporter des marchandises des marchés vers les quartiers environnants, moyennant quelques jetons. Avec le problème d'emploi, beaucoup de jeunes se sont insérés dans ce métier, qui a très vite gagné Abidjan. Au Maroc, en 2017, il existait plus de 1.000.000 de triporteurs contre 80 000 en 2012.Ils sont présents dans les villes comme dans les campagnes. Ces véhicules à trois roues, munis d’une petite benne à l’arrière, gagne du terrain grâce à l’Initiative nationale de développement humain (INDH), un facteur déterminant dans ce développement puisque le programme a permis à plusieurs petits promoteurs de diverses régions d’acheter ce type d’engins. Les triporteurs courent les artères du Royaume en servant de gagne pain pour des milliers d’utilisateurs. En quelques années seulement, ces engins à trois roues ont pu investir les rues reliant les grands marchés et autres souks des villes mais également des zones rurales. Très actifs dans le transport des marchandises, les triporteurs stationnent à proximité de toutes les zones marchandes et offrent leurs services à des prix défiant toute concurrence. Ils représentent une alternative face aux embouteillages qui sévissent aux heures de pointe.

     

    L’émergence des modes de transport de marchandises de faible capacité, quel intérêt pour les populations africaines ?

     

    Les "motos-bagages" et mototaxis connaissent un réel essor dans les villes africaines. Ces engins sont de plus en plus utilisés parce qu’ils offrent beaucoup de facilités. Ainsi, auprès des ménagères ou des commerçants africains, les "motos-bagages et mototaxis" font l'unanimité, et les témoignages ne font pas défaut. " C’est pratique et moins cher" sont satisfaites plusieurs personnes. " Elles sont disponibles et se rendent partout" confient certains, quand chez d'autres " C'est la solution au problème des transports de marchandises’’. Les engins à trois roues et deux roues prennent ainsi la place des voitures pour les personnes qui ne disposent pas de beaucoup de moyens.  Elles ont un faible coût d'entretien et d'exploitation, ce qui devrait augmenter leur demande dans les pays africains. Ces modes de transports informels de faibles capacités subviennent à des besoins en mobilité́ et offrent à leurs usagers des avantages comparatifs importants : forte disponibilité́, densité́ de couverture importante, rapidité́ du service, possibilité de transporter des marchandises, etc. Les transports formels, en raison de la rigidité de leurs infrastructures et opérations et de la taille des véhicules utilisés (impossibilité de parcourir les réseaux de rues et ruelles étroites qui caractérisent les vieux quartiers), peuvent difficilement concurrencer les modes informels. Dans les pays en proie à de fortes pluies. Ce rôle devient encore plus important puisque les motocyclettes sont souvent les seules capables d’emprunter les routes boueuses ou inondées. En outre, elles sont des solutions face à l'engorgement de la circulation dans les grandes villes Africaines et rivalisent désormais avec les autres moyens de transport, même si ces derniers chassent à coups de triques leur concurrence. En dépit de ces nombreux avantages, ces formes émergentes de transport informel de marchandises sont sources de plusieurs problèmes pour les usagers de la route.

    Les problèmes et les tentatives de réglementation

    Pratiques et de plus en plus sollicitées, les motos-bagages et mototaxis représentent des moyens de transport très risqués. En effet, sans permis de conduire, la méconnaissance du code de la route, les mauvais dépassements, et zigzag entre les voitures, exposent les utilisateurs à de nombreux accidents de la route. Au Maroc, plus de 90% des triporteurs circulent en infraction à la réglementation en vigueur. Cette situation a pour conséquences des accidents de plus en plus fréquents. En 2000, à Lomé (Togo), deux tiers des accidents enregistrés dans les hôpitaux impliquaient des motocyclettes, dont 60% étaient des mototaxis. À Douala (Cameroun), un pavillon de l’hôpital principal de la ville a même été surnommé Pavillon benskin (terme local désignant une mototaxi), en raison du nombre impressionnant d’accidentés qui s’y trouvent. Ces véhicules sont pour la plupart du temps en surcharge et il est difficile pour les usagers de classer les tricycles dans une catégorie : motos ou voitures ? A cela, s’ajoute la forte pollution atmosphérique due à la multiplication des motos-taxis et tricycles qui utilisent majoritairement du carburant frelaté comme source d’énergie.

    Ainsi, ces dernières années, on constate l’apparition d’initiatives visant à améliorer l’aspect sécuritaire des modes informels de faibles capacités et à doter ces modes d’attributs normalement associés aux modes formels (confort, fiabilité, etc.) même si ces réglementations ne pas respectées pour le moment. Au Burkina par exemple, il est interdit aux mineurs de rouler avec les taxi-bagages et le permis de conduire est devenu obligatoire même. En Côte d’Ivoire, une patente annuelle forfaitaire a été instituée sur les taxis-motos à deux et à trois roues selon l’annexe fiscale 2018."Le tarif est fixé à 20.000 F Cfa par an pour les motos-taxis à deux roues et 25.000 F Cfa pour les motos-taxis à trois roues, avec une majoration de 1.500 F Cfa par attelage". Au Maroc, le ministère du transport a institué en 2016, l’obligation pour tous les triporteurs d’être immatriculés. Depuis 2006, date de l’introduction de ces engins sur le marché local, leurs propriétaires circulaient sur les voies sans être dérangés pour autant malgré l’absence d’immatriculation et forcément de police d’assurance. Les engins concernés sont ceux dont la cylindrée dépasse 50 cm3. Une procédure spéciale a été mise en place. L’immatriculation nécessite, en effet, une visite technique qui se solde par l’obtention d’un titre de propriété délivré par le Centre national d’homologation et d’essais.

     

    Des véhicules bon marché « made in China et Inde »

    Les tricycles et motos deux roues provenant de la Chine et de l’Inde marchent bien en Afrique. Les tricycles, pour un prix évoluant entre 700.000f CFA et 1.200.000 f en fonction des marques, ces engins ont très vite remplacé les taxis classiques et les pousse-pousse dans certaines régions. Ces tricycles font vivre des milliers de jeunes. Quelques acteurs clés sont Tricycle Factory (Chine), Scooters India Ltd (Inde), Terra Motors Corporation (Japon), TVS Motor Company (Inde), Hero Electric Vehicles Pvt. Ltd (Inde) et Lohia Auto Industries (Inde). Quant aux motos, l’essor connu ces dernières décennies en Afrique est le fait d’entreprises chinoises. Au Kenya, les motos de fabrication chinoise représentent environ 35% du marché des deux roues motorisées et contribuent pour plus de 1,3 million de dollars par jour à l'économie du pays par le biais des mototaxis. De 2007 à ce jour, l'industrie de la moto a connu une croissance considérable, passant de 16.000 unités à plus de 500.000 actuellement, dont environ 35% sont des modèles chinois.

     

    En somme, les transports informels de faible capacité sont apparus dans des contextes de chômage important et de besoins non comblés en mobilité. Cependant, même dans les villes où les transports publics se sont depuis fortement développés, les modes informels de faibles capacités continuent de jouer un rôle dans la mobilité des populations, en raison de leurs extraordinaires flexibilités. Sur cette tendance,  il est à prévoir que ces modes continueront à faire partie des stratégies de mobilité dans des villes toujours plus étendues et complexes. L’avenir du transport de marchandise en Afrique devra encore compter sur ces modes dits informels pour parvenir à satisfaire les attentes de plus en plus variées d’une population en forte croissance.

     

     

    FICHE DESCRIPTIVE :

    AUTEUR : Aurélie KOUASSI

    STATUT : Web journaliste

    DATE DE PARUTION : 05-06-2018

    TYPE : Dossier

    N° :    08-2018

    SOURCES :

    https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=2834204

    http://imaginationforpeople.org/fr/project/mototaxis-au-mali/

    http://koaci.com/cote-divoire-nouveau-business-motos-bagages-abidjan-103420.html

    http://apanews.net/fr/pays/cote-divoire/news/impot-ivoirien-institution-dune-patente-sur-les-taxis-motos-a-deux-et-trois-roues

    http://news.abidjan.net/h/351770.html

    https://famchocolat.wordpress.com/tag/abidjan/

    http://koaci.com/cote-divoire-nouveau-business-motos-bagages-abidjan-103420.html

    http://imaginationforpeople.org/fr/project/mototaxis-au-mali/

    http://erepository.uonbi.ac.ke/bitstream/handle/11295/101795/James%20Kariuki%20J%20Nyaga%20project%20nov%20PDF.pdf?sequence=1&isAllowed=y

    https://repository.up.ac.za/bitstream/handle/2263/17308/Mutiso_Boda%20(2011).pdf?sequence=1

    https://www.cairn.info/revue-cahiers-d-etudes-africaines-2015-3-page-509.htm

    https://lanouvelletribune.info/archives/benin/societe/30093-engins-trois-roues-motos-ou-voitures

    http://lemessagerdafrique.mondoblog.org/2012/11/05/ouagadougou-nouvelle-capitale-des-engins-a-trois-roues/

    https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=2834204

    http://www.vrm.ca/le-transport-informel/

    https://journals.openedition.org/echogeo/13126#tocto1n1

    http://horizon.documentation.ird.fr/exl-doc/pleins_textes/divers17-06/010030077.pdf

    https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00880883v1/document

    https://www.transparencymarketresearch.com/three-wheeler-vehicle-market.html

    http://lavieeco.com/news/economie/80-000-triporteurs-circulent-au-maroc-combien-sont-homologues-21104.html

    http://aujourdhui.ma/societe/triporteurs-les-rafles-vont-commencer

    http://www.worldhighways.com/sections/emergent/features/regulating-kenyas-boda-boda-business/

    http://aujourdhui.ma/societe/triporteurs-les-rafles-vont-commencer

    https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01542583/document